Dans le cartier Latin
J’étais, dans le cartier latin ou je ne sais où quand les ai vu à l’intersection du boulevard. Ils étaient tous les deux très beaux bien que je ne les aie jamais vu de face. C’était un couple d’une soixantaine d’années.
L’homme était grand et habillé en noir. La femme dont la coiffure bouclée était impeccable portait une longue veste blanche d’où dépassaient au niveau des genoux les dentelles d’une jupe luxueuse.
Tout de suite j’ai décidé de les suivre pour la raison première qu’ils empruntaient ma route.
J’extrapolait sur leurs origines sociales et me posais diverses questions à leur sujet :
Pourquoi avaient-ils tout deux la même teinture blonde vénitienne masquant leurs blancheur capillaire ?
Avaient-ils pour cette raison quelques descendances nazies qu’ils revendiquaient pleinement ?
Comment se faisait-il qu’ils marchent autant alors que quelque véhicule tout apprêté à les recevoir rodait probablement le long du boulevard ?
Les souliers à talon aiguille vernis noir de la dame et le fait qu’ils semblent aussi unis après des années de probable vie commune signifiait-il qu’ils avaient des pratiques sadomasochistes ?
Et puis d’ailleurs, étaient-ils français ?
À un feu rouge je m’approchais d’eux pour les entendre parler mais l’homme fit un écart de sorte que je n’eu pu avoir de réponse à ma question.
Lorsqu’ils marchaient je pouvais m’approcher d’eux et les contempler sans aucune gêne.
À mon émerveillement, l’homme portait des gants de cuir noir de manière à ce protéger par cette deuxième peau de la crasse des rues parisiennes. Les souliers noirs de la dame faisaient échos aux deux boutons noirs qui cintraient sa veste rappelant le costume de son mari qui la tenait par le bras.
Ces gens étaient sûrement les plus belles de Paris.
À côté d’eux, des jeunes dont certains portaient les cheveux longs. À côté d’eux, des touristes mal habillés.
Soudain le trottoir se rétrécit. La dame lâche le bras de son mari. J’espère qu’ils ne se sont pas fâchés. Mais voilà qu’elle prend de la distance et son mari semble perdu. Puis le trottoir recouvre ses dimensions et la dame attend son mari.
Quel soulagement.
Une boutique de vêtements luxueux arrive.
Ils regardent ensemble la vitrine puis entrent à l’intérieur. Des escarpins semblent plaire à la dame. Elle effectue une génuflexion pour les attraper et les regarder plus précisément.
Quel manque de goût me dis-je. Pourquoi n’a-t-elle pas fait venir la vendeuse ? Par la vitrine je les vois apparaître et disparaître derrière les différents espaces de présentations.
Comme ils vont bien dans le magasin !
Puis ils ressortent, l’homme a retiré ses gants qu’il porte à la main. Je les suis.
Je m’ennui légèrement.
L’homme ne remet pas ses gants et ses épaules ne sont plus si impeccablement droites. Sa femme a perdu sa grâce d’autrefois.
Je les laisse disparaître.